Rédaction d’un article de presse dans le cadre d’un enseignement en écriture numérique sur un sujet important à nos yeux.
1737 sujets en 12 ans contre 8466 sujets en 6 mois, c’est le nombre de reportages abordant respectivement le Sida et la Covid-19 dans les journaux télévisés français. Tandis que plusieurs associations mondiales de lutte contre le Sida ont partagé leur inquiétude de voir la maladie évincée lors du Sommet Mondial de la Santé au profit de l’épidémie de Covid-19, nous avons voulu comprendre comment ces deux épidémies avaient été traitées différemment dans les médias.
Longtemps considéré comme une maladie mystérieuse et restreinte à une minorité, le Sida n’a été que très peu évoqué à la différence de l’épidémie actuelle de Covid-19, symbole de l’hypermédiatisation et l’immédiateté de l’information. Retour sur la médiatisation initiale de ces deux épidémies et des discriminations qu’elles révèlent.
Dès leur apparition, ces deux épidémies se sont distinguées. La Covid-19 est abordée dans les médias grand public français moins d’un mois seulement après l’annonce des premiers cas chinois. Sa fréquence d’apparition ne cesse d’augmenter les mois suivants, atteignant jusqu’à 75% du temps d’antenne des chaines d’information françaises en mars 2020. La maladie respiratoire est directement perçue comme un danger commun pour la société. En parfaite opposition, le Sida n’est cité, dans la grande presse française, que six mois après les premiers cas recensés. L’article de Libération, est particulièrement discriminant dans son titrage évoquant la maladie comme un « cancer gay ». L’année suivant la publication de l’article, le sujet n’est cité que huit fois dans les cinq principaux quotidiens français. Le Sida est directement assimilé à la communauté homosexuelle, premières victimes identifiées. Les médias culpabilisent les victimes. La médiatisation du Sida est d’autant plus difficile que la maladie évoque un sujet tabou dans la société des années 1980, puisqu’elle se transmet principalement au cours de relations sexuelles.
La représentation des victimes dans les médias souligne cette altérité. Avec l’épidémie de Covid-19, les journalistes publient des hommages et des nécrologies encensant les personnalités décédées du Covid-19. Les premiers malades du Sida sont blâmés dans les médias. L’acteur Rock Hudson, avait indirectement révélé son homosexualité en annonçant son hospitalisation pour le Sida. L’opinion l’a considéré comme « responsable » de son état.
Après une période de silence suivant la publication de l’article de Libération, les médias intensifient leurs articles en 1983. L’accent est porté sur les groupes « à risque » et le reste de la société n’y est pas mêlé. Ils se concentrent sur la communauté homosexuelle avec des reportages et interviews en son sein. Certains articles partagent les paroles d’individus condamnant les victimes. La Covid-19 est rapidement abordée dans les médias sous le prisme de la santé et de la prévention, notamment par le partage des « gestes barrières », des avancées dans la recherche ou des effets du confinement sur la santé mentale. Cette thématique atteindra un pic en mars 2020 avec plus de 2 000 sujets différents dans les journaux télévisés. La population n’est pas segmentée et c’est la société dans son ensemble qui est mise en avant sous le prisme de l’épidémie (personnel soignant, métiers de première ligne, télétravailleurs, étudiants, …). Les interventions du président français, retransmises à la télévision ont pour effet de rassembler l’entièreté de la population sur un moment linéaire.
La recherche et la prévention ont été des sujets majeurs pendant l’épidémie de Covid-19, notamment au travers des diverses campagnes du gouvernement. La prévention du Sida, limitée à un seul groupe « à risque » fut trop tardive et lente. Le chercheur Jean-Claude Soulages a d’ailleurs souligné, qu’entre 1985 et 1997, lorsque le Sida est abordé comme sujet dans les journaux télévisés, la « scène préventive » (le fait d’en parler sous la forme de la prévention) était celle qui était la moins abordée de toutes, au profit de la « scène médiatique » (le fait de mettre en avant les actions caritatives et artistiques liées). Seules les grandes affaires politico-juridiques, en lien avec le Sida, participeront ensuite aux pics de médiatisation en 1991, avec l’affaire du sang contaminé. Le militant Michel Bourrelly, sur le sujet de la prévention conclut « [qu’]il s’est passé en 15 mois pour la Covid-19 ce qui ne s’est jamais passé en 40 ans pour le VIH. ».
Marius RYCKEWAERDE